Ce politicien gabonais qui osa dire « non » à la France coloniale

René-Paul SOUSATTE

1946 à 1960

c’est la période de l’action parlementaire (ou celle des évolués)

13 mai 1958

Le général de Gaulle revient au pouvoir en France à l’occasion de la crise algérienne

20 août 1958

René Paul SOUSATTE crée le PUNGA

28/09/ 1958

Référendum instituant la « communauté » franco-africaine

Entrée en matière

A partir de 1862, éclatèrent au Gabon de nombreux conflits armés qui se succédèrent presque sans discontinuer jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale. De simples escarmouches qui embrasèrent surtout le bassin du Como, les altercations entre autochtones et forces d’occupation coloniales évoluèrent, vers la fin XIXe siècle, en de véritables campagnes militaires de plus en plus meurtrières avec la constitution de grands mouvements de résistance armée.

Au moment de la Première Guerre mondiale, la collaboration des indigènes devient un enjeu central au cours de laquelle des centaines de milliers de travailleurs et soldats coloniaux sont enrôlés de force. Bousculées par les États-Unis et par l’Union soviétique au sortir du conflit, et toujours contestées par les peuples colonisés, les métropoles impériales révisent leur « politique indigène ». Objectif : susciter le consentement des peuples dominés. En offrant aux élites indigènes plus de libertés, tout en garantissant leur sécurité face aux menaces intérieures et extérieures, on favorise leur rapprochement avec leurs bienfaiteurs métropolitains.

Entre 1939 et 1945, le Gabon (étant une colonie française) est embarqué dans la seconde guerre mondiale par l’Empire français. En contrepartie de l’effort de guerre exigé des populations africaines, une nouvelle « politique indigène » est élaborée et dont l’objectif est de placer les « élites » africaines comme la  » clé de voûte  » de l’administration coloniale. Les indigènes « évolués » sont promus dans les hiérarchies administratives. En effet, c’est pour répondre aux contestations que la conférence de Brazzaville promet aux colonisés le droit de se syndiquer et la fin – progressive – du travail forcé. Le droit syndical, effectivement accordé le 7 août 1944, donne une spectaculaire impulsion aux mouvements sociaux africains jusqu’alors systématiquement brimés.

Vous l’aurez compris, afin de répondre à la question : comment administrer et exploiter durablement les colonies ? La France incite les indigènes évolués à créer des mouvements politiques afin de s’appuyer sur la « classe dirigeante » autochtone. La priorité est de pénétrer les sociétés indigènes pour « mettre à profit les éléments locaux utilisables » et « détruire les éléments locaux inutilisables ».

Cette nouvelle ère des « chantres de la liberté » sonne le glas du combat politique des cadres locaux pour l’autonomisation du Gabon afin de mettre un terme à l’occupation illégale des colons en Afrique en général et au Gabon en particulier. Cependant, la tâche ne s’annonce pas aisée car plusieurs compatriotes souhaitent cohabiter avec le colonisateur par crainte de représailles multiformes notamment la perte de leurs intérêts acquis au profit du plus grand nombre.

Dans le sud du Gabon, d’illustres figures comme René-Paul Sousatte (1913-1969) représente à la perfection, l’exemple type d’un citoyen épris de liberté et de bon sens mais qui suite à son refus de coexister avec le martyr et ses affidés, a fini par être écarté de la gestion du pays lorsque celui-ci accède aux indépendances factices.

Naissance

C’est au village Divengou situé dans la lagune du Fernan-Vaz, localisé dans le sud du delta de l’Ogooué, que naît le 18 juin 1913 René-Paul Sousatte appelé affectivement RPS par ses proches. Il est originaire de l’ethnie Ghisir ou Ghisira.

Parcours scolaire

René-Paul Sousatte commence ses études dans le Fenan-Vaz, notamment à l’école catholique de la mission Sainte-Anne d’Odimba. A cette époque, c’est l’un de ses oncles, l’abbé Charles Guibinga, qui est son tuteur et c’est ce dernier qui le prend en main lorsqu’il a 10 ans. René-Paul Sousatte est très tôt taxé d’élève brillant et est envoyé en 1927 au séminaire Saint-Jean de Libreville pour poursuivre ses études, Libreville étant la plaque tournante par excellence de la formation qualitative des jeunes gabonais d’antan. Il y passe environ huit ans et décide d’abandonner les bancs de l’école pour commencer à gagner sa vie, l’homme étant désormais instruit.

Début de carrière professionnelle

Après avoir quitté la mission Saint-Jean de Libreville en 1935, René-Paul Sousatte est à la recherche d’un emploi alors qu’il n’a que 22 ans. Il est finalement recruté près d’un an le 15 mars 1936 par la Société du Haut-Ogooué (SHO) en qualité de commis dans la ville de Mouila. Le 15 mars 1936 de l’année suivante, René-Paul Sousatte est promu administrateur civil après avoir rejoint Brazzaville. C’est donc à Brazzaville, symbole de l’autorité coloniale dans cette région de l’Afrique occupée, que René-Paul Sousatte rencontre deux gabonais qui baignent depuis un certain moment dans la politique : Jean-Rémy AYOUNÉ et Jean-Hilaire AUBAME.

Tous deux sont des collaborateurs du gouverneur général de l’époque représentant l’autorité aéfienne (en référence à l’Afrique Equatoriale Française), Félix Eboué. Ces deux concitoyens travaillent en effet au cabinet du gouverneur général, mais René-Paul SOUSATTE se rapprochent d’eux surtout pour un aspect purement pédagogique mais aussi stratégique quelque part : l’apprentissage de la politique. En effet à 33 ans, le jeune SOUSATTE veut se faire un nom dans l’arène décisionnel et pour ce faire, il doit maîtriser les codes politiques et ses contours.

Péripéties d’un admirateur de De Gaulle

En près de cinq ans, René-Paul Sousatte s’attèle à mettre en pratique les conseils de ses homologues gabonais pour réussir en politique. Il devient même président de l’Union éducative et culturelle de la jeunesse africaine de Brazzaville, une association socio-culturelle mais qui ressemble à s’y méprendre à un mouvement politico-social. Ayant toujours été un homme prônant la liberté et l’autodétermination, c’est sans atermoyer qu’il rejoint la résistance française née de l’appel du 18 juin du général Charles de Gaulle.

Il se bat alors aux cotés des français « libres » pour stopper l’invasion allemande en Hexagone et en Italie afin de mieux évincer la redoutable armée allemande dont l’objectif obscur inavoué est d’annexer la planète dans son entièreté. Une fois la guerre terminée et l’Allemagne nazie vaincue, René-Paul Sousatte reprend du service en 1946 et devient le secrétaire général de l’Union professionnelle des français en Afrique puis conseiller de l’Union française en 1947. L’année d’après, il est chargé de la gestion du Comité gabonais d’études sociales et économiques.

En 1949, René-Paul Sousatte intègre la section africaine du Rassemblement pour la France (RPF), formation politique fondée par le général de Gaulle durant l’année 1947. Mais dès 1952, Sousatte est en proie aux vives critiques de ses confrères africains de l’Afrique occidentale française (AOF) et de certains de ses compatriotes qui se mobilisent pour lancer un processus de souveraineté des pays africains afin que ceux-ci puissent être libérés des chaînes d’esclaves qui leur ont été imposées par le colon blanc.

Il faut dire que RPS a depuis lors pris la grosse tête, il fanfaronne et se croit intouchable suite à sa proximité avec De Gaulle pour qui il voue un culte important. Il est aussi un membre actif et influent de l’Union démocratique sociale gabonaise (UDSG) de Jean-Hilaire Aubame. De plus, René-Paul Sousatte considère l’AEF comme l’épicentre de l’Union française. Ce qui n’est pas du goût du camp des africains de l’AOF. René-Paul Sousatte, subissant une campagne de dénigrement de la part de ses compères africains, est démis en 1952 de tous les postes qu’il occupe et de sa fonction d’élu local acquise en 1947, à savoir conseiller de l’Union française (anciennement dénommé conseiller représentatif local bien avant l’établissement de la constitution de la 4ème république), et envoyé à Madagascar. C’est durant cette mise à l’écart forcée que RPS qui avait fait allégeance à De Gaulle, de par sa soif de liberté et son charisme, prit la décision de s’écarter de la France et de mener le combat qui avait longtemps nourrit sa pensée : sa bataille pour une authentique indépendance de son pays.

Bataille politique

René-Paul Sousatte regagne sa mère patrie en 1957 et n’ose même plus se rapprocher de l’UDSG de Jean-Hilaire Aubame qui l’avait lâché en 1952. Il décide alors de mettre sur pied sa propre formation politique. Il a besoin pour cela d’hommes qualifiés et partageant les mêmes idéaux que lui, surtout issus du sud du Gabon dont il est originaire. Il choisit plusieurs « grosses têtes » de l’époque, notamment Louis Mvey, Valentin Mihindou Mi Nzamba, Henri Moundounga, Marie Longa, Jean-Félix Lasy ou encore Jean-Jacques Boucavel dont il est l’oncle. Tous occupent des postes de responsabilités dans l’administration gabonaise.

Le Parti de l’unité nationale gabonaise en abrégé PUNGA voit le jour le 20 août 1958 et se veut être la troisième force de l’environnement politique gabonais déjà représenté par le Bloc démocratique gabonais (BDG) de Léon Mba et l’UDSG de Aubame. Le parti est décrié comme étant tribaliste. Un constat lucide et éclairé mais c’est d’autant plus la posture de RPS qui est décevante à la vue de sa capacité à haranguer et à mobiliser les foules. Sa facilité à convaincre et sa rhétorique sont tout aussi craintes que l’homme lui-même.

Voulant se désolidariser de la logique française soutenue et entretenue par Mba et Aubame, René-Paul Sousatte prône en faveur du « non » lors du référendum de 1958 voulu par les autorités de la métropole française. Il fait campagne pour sa logique de voter le « non » afin d’éviter la création d’une communauté franco-africaine, monnaie d’échange des autorités françaises pour octroyer aux africains une certaine indépendance qui en réalité n’avait jamais été perdue mais plutôt confisquée par les colons. Pour René-Paul Sousatte, ledit référendum est un piège de trop dans lequel il ne se laisserait pas prendre.

Malheureusement, le PUNGA n’obtient pas gain de cause mais affiche un score notable. La loi-cadre « Deferre » est votée et promulguée dans tous les territoires français d’Afrique marquant aux fers rouges, la création d’une communauté entre Paris et les capitales africaines de ses anciens territoires annexés pour qu’un « machin » de souveraineté puisse leur être accordée. Le PUNGA en sort tout de même victorieux car il devient très populaire dans le pays, ce qui n’est pas du goût de Mba et d’Aubame. Il faut dès lors qu’il soit éradiqué du paysage politique gabonais.

« Elimination » du PUNGA et de son idéologue

Les autorités françaises voient d’un mauvais œil la notoriété de ce parti qui fait ombrage à ses intérêts. Elles décident d’agir avec le consentement de plusieurs autres leaders gabonais afin de faire taire cette formation politique devenue trop gênante. Des membres du PUNGA sont approchés par le BDG et d’autres sont menacés de représailles. La pression est telle que plusieurs compagnons de lutte de René-Paul Sousatte décide d’abandonner le navire. Il se retrouve bien seul et est désormais vulnérable. Ses frères d’armes sur l’échiquier politique vont jusqu’à accuser RPS d’être un régionaliste, chose qui ne les gênait guère avant d’être appâter pour certains et menacés pour d’autres.

René-Paul Sousatte est rattrapé en 1959 par la justice française aux mains de De Gaulle et de ses amis africains. Il est mis aux arrêts et le tribunal de grande instance de Paris le dépossède de ses droits civiques. Le motif de son arrestation fallacieusement trouvé est le suivant : atteinte à la sûreté en république gabonaise. A sa sortie de prison, René-Paul Sousatte représente toujours un danger pour le premier président gabonais de l’époque sieur Léon Mba Minko. Celui-ci décide alors de mettre en place un parti unique pour consolider davantage sa « vision » d’unité nationale. En 1962, Léon Mba décide de faire de René-Paul Sousatte son ministre de l’Agriculture pour paraître en harmonie avec l’idée première de gouvernement d’union nationale.

La dissolution du PUNGA a lieu le 17 juin 1963. Le clap de fin de la carrière politique de René-Paul Sousatte est plus que jamais retentissant. Bon nombre sinon la quasi-totalité de ses compagnons de lutte ont rejoint le BDG pour ne pas sombrer davantage. René-Paul Sousatte décide de se retirer de la vie politique. RPS essaye tant bien que mal de s’en sortir en essayant de monter çà et là plusieurs affaires mais il est taxé de « persona non grata » sur l’ensemble du territoire national car ses idées nationalistes ont laissé un goût amer au niveau du palais buccal des « toubabs » qui se sont sentis menacés par ce dernier bien avant l’indépendance du pays et qui en ont gardé une vexation sans discontinuité. Ceux-là mêmes qui ont joué des pieds et des mains pour que leur ami Mba demeure aux affaires dans le but de mieux préserver leurs acquis.

Décès

René-Paul Sousatte est décédé le 27 février 1969. Il est surtout gravé dans la mémoire collective comme celui qui a eu « les bourses bien pleines » pour exprimer son niet catégorique au référendum de 1958 qu’il considérait comme la poursuite de l’aliénation des peuples africains en général et celui du Gabon en particulier envers le colon.

René-Paul Sousatte a ainsi été un véritable « laissé pour compte » des autorités gabonaises de l’époque. Sa mémoire fut jetée aux orties d’un passé aux allures bien trop lointaines, du moins dans la conception de ceux qui se sont époumonés à l’effacer de l’histoire de notre patrie le Gabon.

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